Google+ Eden's Library: Concordance des temps
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  • samedi 27 juillet 2013

    Concordance des temps

         Sofia, 12 ans – De nos jours, quelque part sur terre
    Elle avait le visage terne, cireux et sale mais elle souriait, au beau milieu de cette plaine sillonnée par un filet d’eau transparente et fraîche.
    Il y avait encore quelques heures, elle était terrée au fond d’une cave avec d’autres compagnons d’infortune. Ils travaillaient tous illégalement contre une maigre bouchée de pain. Ils vivaient là dans des conditions effroyables, soumis à un geôlier impitoyable et sans scrupule qui ne reculait pas devant l’embauche de sans papiers et de jeunes orphelins.
    Comme beaucoup, Sofia n’avait plus ses parents. Elle n’avait aucune idée de là où ils se trouvaient. Dans une autre cave ? Dans un autre pays ? Morts ? Elle n’en savait rien et ne cherchait plus à savoir. Même pas ce qu’elle faisait ici, à travailler à son âge. Elle était passée par des moments de peur, de colère, de résignation, de déprime puis finalement de rébellion.
    Elle n’en pouvait plus de scruter  le soleil par le soupirail au-dessus de sa couche. Elle n’en pouvait plus d’entendre les plus petits pleurer leurs parents la nuit. Elle n’en pouvait plus de voir ces adultes las de la vie et de leur condition. Elle n’en pouvait plus de recevoir des ordres et de se tuer à la tâche sans aucune reconnaissance. Elle n’en pouvait plus de fermer les yeux et d’entendre son cœur taper dans ses oreilles parce qu’elle n’avait pas fini correctement son travail à cause de la fatigue et qu’elle risquait de se faire battre.
    Alors une nuit, elle avait décidé de partir. En un concours de circonstances elle avait réussi à s’enfuir et s’était mise à courir sans s’arrêter pour s’éloigner le plus possible de cet endroit maudit qui lui prenait son enfance. Elle avait couru vers sa liberté, celle qui lui revenait de droit et elle l’avait rattrapée.
    Elle s’était laissé choir sur l’herbe mouillée de rosée matinale. Elle avait respiré à plein poumons l’air qui lui fouettait le visage et la décoiffait. Et elle avait souri, se délectant du spectacle que la nature lui offrait. 
    Cela valait bien plus que n’importe quelle monnaie. Elle était sans le sou mais elle était enfin libre. Elle pourrai faire ses propres choix, suivre ses propres idées. Elle pouvait bien mourir dans cette plaine, c’était déjà beaucoup mieux que de mourir au fond d’une cave. 

    Mais elle ne mourrait pas. Elle se battrait. Pour survivre. Pour vivre en liberté.


         Cléa, 17 ans – Echappée d’un monde fantastique
    Elle tenait dans sa main la couronne sertie de diamants que sa mère avait portée avant elle. Elle la serrait fort, le regard embué, perdu au loin, derrière les collines de sable.
    A l’écart, son bien-aimé l’observait tout en caressant Destin son cheval. Elle s’était accroupie pour creuser, de ses mains parfaites, un trou dans la dune. Doucement elle y avait déposé la couronne et l’avait ensevelie.
    Des larmes s’échappaient de ses yeux émeraude.
    Mais cette fois, ses larmes étaient de joie. 

    Deux semaines auparavant, la jeune héritière avait été présentée à un prince par son père. Plus âgé qu’elle, barbu, les traits durs, le visage ingrat, il l’avait courtisée durant tout le repas. Effarée par l’indifférence de son père, elle avait été sur le point de révéler à tous que son cœur appartenait à un autre homme, certes n’ayant pas de sang royal, mais noble par son âme, courageux, fidèle et loyal. Cependant son père la devança en lui imposant tout sourire son futur époux. 
    La princesse n’avait pu retenir ses larmes et s’était élancée dans le dédale des couloirs du palais avant de s’effondrer dans sa chambre, priant les dieux et sa pauvre mère décédée de l’épargner d’une telle douleur. Elle ne voulait pas de ce mariage. Elle ne voulait pas quitter son pays. Et surtout, elle ne voulait pas abandonner son vrai prince, celui qui la faisait rire, qui l’enlevait de sa routine de princesse bien sage, qui l’aimait véritablement et simplement.

    Le roi avait hurlé sa colère au visage de sa fille. Il lui avait crié qu’il ne pourrait essuyer l’affront d’un tel refus. Elle devrait se plier à ses ordres, il ne servait à rien de discuter sa décision.
    Pendant des jours elle avait été enfermée de force dans sa chambre. C’est seulement le matin de la fête qu’elle avait pu échapper à la surveillance pour s’enfuir.

    Dans sa course elle avait emporté la couronne de sa mère, celle-là même qu’elle aurait dû porter à la cérémonie.
    Et voilà qu’elle l’avait enterrée. Cette couronne qui, de mères en filles, avait été spectatrice de cris, de pleurs, de lamentations, de désespoir, de mariages forcés que toutes auraient voulu éviter.
    La princesse avait réussi là où ses ancêtres avaient échoué. 
    Elle avait enterré cette vieille tradition qui aurait dû être abolie depuis tant d’années. Elle était partie, loin, très loin pour ne plus jamais revenir. Peut-être qu’elle vivrait dans la pauvreté et n’aurait plus l’étoffe d’une princesse mais au fond elle avait trouvé le bonheur. Elle allait pouvoir vivre pleinement. Vivre en liberté.
    Elle voulait servir d’exemple. Se mettre au service de l’espoir.
    Elle avait écrit son histoire. Elle ne la changerait pour rien au monde.


         Edmond 45 ans – Futur
    Il était fatigué, las, accoudé à son bureau. Il regardait la pendule accrochée sur le mur d’en face.
    Tic. Tac. Tic. Tac.
    Le temps passait lentement…
    Tic. Tac. Tic. Tac.
    Si lentement…
    Tic. Tac. Tic. Tac.
    Et il n’aurait personne pour l’accueillir chez lui, lorsqu’il rentrerait dans quelques heures…
    Alors comme d’habitude, il mangerait tard, des surgelés certainement, et puis il s’installerait à son bureau et il travaillerait. Encore. Encore et encore.
    Tic. Tac. Tic. Tac.
    Il passait lentement ce temps. Mais il passait. Il ne laissait rien paraître mais il s’échappait emportant avec lui cet homme abattu par la vie.
    Il ne s’était pas marié. Il ne l’avait jamais voulu comme il n’avait jamais voulu d’enfants. Depuis toujours il était blasé, pessimiste, sans espoir d’un avenir meilleur. Il acceptait les choses comme elles venaient. Les antidépresseurs aidant…

    Au moment de partir, il rangea ses affaires dans son cartable et s’en retourna chez lui. Il sortit le courrier de sa boîte aux lettres et se dirigea vers sa porte.
    Facture. Facture. Publicité. Facture. Une lettre d’un destinateur inconnu.
    Intrigué, il l’ouvrit en soupirant. Etait-ce encore une blague des jeunes du quartier ? Il n’y avait qu’un papier. Un petit papier blanc. Il le sortit et le lut.
    « Pour réaliser une chose vraiment extraordinaire, commencez par la rêver. Ensuite, réveillez-vous calmement et allez d'un trait jusqu'au bout de votre rêve sans jamais vous laisser décourager. » [1] 

    Surpris, il relut encore le message. Puis encore. Et une dernière fois avant de le laisser glisser dans la corbeille. 
    Ensuite, la soirée se passa comme prévu : surgelés, travail, lit, insomnie. Toute la nuit il avait repensé à ce fichu message…
    Le lendemain au réveil, et pour la première fois, il ne traîna pas dans son lit. Il se leva, sortit une valise, deux valises, trois valises… Puis non. Une valise. Il y enfourna quelques affaires, s’habilla et sortit. Il avait pris une décision, la première depuis bien longtemps et elle était radicale.
    Les mois s’écoulèrent sans que personne n’ait remarqué la disparition de cet homme sans histoire. Sauf peut-être son employeur et le Trésor Public.
    Il était parti. Envolé. Loin. Très loin. Il avait quitté cette ancienne vie morne et sans couleur. Et il était heureux, là où il était. Il s’était libéré. Libéré de ce terrible poids du temps.


         Liberté
    La jeune femme, grande et droite balaya du regard l’horizon. 
    Là-bas elle apercevait une enfant qui se baignait dans un ruisseau en riant aux éclats. Elle était seule mais elle était heureuse. 
    Ici c’était une jeune fille tout juste sortie d’un conte de fées qui regardait tendrement son bien-aimé. Ils se murmuraient des paroles douces et apaisantes. Ils n’avaient jamais été aussi heureux.
    Ailleurs, un homme marchait sur une plage. Il s’était arraché à son pays, avait renoncé à tout. Mais il se sentait bien. Tellement bien. Sans doute pour la première fois de sa vie.

    Tous, qu’ils soient d’une époque ou d’une autre, d’un monde ou d’un autre, avaient été dans la quête. Et ils avaient trouvé. En courant, en forçant le destin, où en saisissant une occasion, après avoir intimement et inconsciemment rêvé…

    Au même instant, tous se mirent à fermer les yeux et à sourire. A lui sourire à elle, Liberté.
    _________________________
    [1] Citation de Walt Disney
    Texte protégé par copyright

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